Jeunes en situation de vulnérabilité

Bernard Marchand est directeur de la Fondation Carrefour Neuchâtel, qui accompagne les enfants, jeunes et familles confrontées à des situations de vulnérabilité, principalement par des interventions éducatives et sociales ambulatoires. Il est aussi co-président d'APEMO.ch, qui regroupe des pratiques éducatives en milieu ouvert et au sein même des familles. Il a rejoint le Conseil scientifique de l’OLEJ en 2025. Janvier 2026

La question des violences envers les enfants et les jeunes était au cœur de la journée organisée pour les 60 ans de la Fondation Carrefour. Quels sont les principaux éléments que vous en retirez et quelles sont les priorités sur lesquelles agir actuellement ?

 

Les échanges, entre les quatre orateurs et oratrices de grande qualité et les 200 personnes présentes, ont mis en évidence que ces violences s’inscrivent rarement dans des situations isolées, mais résultent le plus souvent de dynamiques cumulatives mêlant fragilités familiales, précarité, isolement et ruptures de parcours.

Un enseignement central concerne la nécessité de dépasser une lecture strictement symptomatique des situations. Les violences constituent des signaux d’alerte qui appellent des réponses efficaces et globales, coordonnées et inscrites dans la durée. La journée a également souligné le rôle déterminant de la continuité relationnelle : la stabilité des adultes de référence et la cohérence des interventions représentent des facteurs de protection essentiels pour les enfants et les jeunes concerné·es.

Les priorités identifiées portent sur le renforcement de la prévention précoce, le renforcement des dispositifs de soutien à la parentalité, la formation des professionnel·les, les analyses de pratiques et l’intensification de la coopération interinstitutionnelle de manière durable et structurée en renforçant les réseaux. Ces axes constituent des leviers majeurs pour prévenir les violences, soutenir les familles et garantir des parcours d’accompagnement plus cohérents et sécurisants.

Les transitions et les ruptures dans les parcours de vie seront au cœur de la 1ère Journée latine de l’enfance et de la jeunesse. Quel est le rôle des dispositifs ambulatoires de type AEMO (Action Éducative en Milieu Ouvert) dans ce domaine et que peuvent-ils apporter pour favoriser la continuité de l’accompagnement dans les moments de transition ?

 

Les transitions et les ruptures constituent des moments particulièrement sensibles dans les parcours de vie des enfants, des adolescent·es et de leurs familles. Changements de lieu de vie, passages entre dispositifs de formation, entrées ou sorties de placement institutionnels, modifications du cadre familial ou institutionnel : ces périodes concentrent des risques accrus de décrochage, de désorganisation et de perte de repères. Dans ce contexte, le dispositif ambulatoire de type AEMO joue un rôle central et souvent déterminant.

Par son ancrage dans le milieu de vie, l’AEMO offre une continuité relationnelle et éducative là où les parcours tendent à se fragmenter. Contrairement à des interventions limitées à un seul lieu ou à un temps institutionnel précis, l’accompagnement ambulatoire permet de rester présent auprès de l’enfant et de sa famille, à leur domicile et à travers les changements, en s’adaptant à l’évolution des situations plutôt qu’en imposant des ruptures supplémentaires. Cette capacité d’ajustement constitue l’une des forces majeures de ce dispositif.

L’AEMO agit comme une interface entre les systèmes : famille, école, formation, placement, soins, justice ou protection de l’enfance. Il favorise la circulation de l’information, la mise en cohérence des interventions et la compréhension partagée des enjeux, contribuant ainsi à limiter les effets de discontinuité souvent vécus par les jeunes et leurs proches. Dans les moments de transition, l’AEMO permet de maintenir un fil conducteur, un cadre lisible et un·e référent·e stable.

Par ailleurs, l’approche ambulatoire valorise le pouvoir d’agir des familles et des jeunes. En travaillant dans leur environnement quotidien, l’AEMO soutient les compétences existantes, renforce les ressources naturelles et accompagne les changements de manière progressive. Cette posture est particulièrement précieuse dans les phases de passage, où il ne s’agit pas de “faire à la place de” mais bien de “soutenir et accompagner” l’appropriation des étapes à franchir.

L’AEMO contribue à une vision plus préventive et durable de l’accompagnement. En intervenant précocement ou en soutien lors des transitions, il permet souvent d’éviter des ruptures plus lourdes, des placements prolongés ou des échecs successifs. À ce titre, l’AEMO constitue un levier essentiel pour penser la continuité des parcours et la cohérence des politiques de l’enfance et de la jeunesse, en complémentarité étroite avec les autres dispositifs du champ socio-éducatif.

La Fondation Carrefour propose une prestation singulière en Suisse romande, au cœur de l’autonomisation des jeunes : la Batoude. Qu’est-ce qui fait sa spécificité par rapport aux autres prestations existantes et quels en sont aujourd’hui les principales forces ?

 

Développée par la Fondation Carrefour, la Batoude* – largement inspirée de la prestation “ad-hoc” de la Fondazione Amilcare (TI) et mise à la sauce neuchâteloise – constitue une prestation particulièrement singulière dans le paysage socio-éducatif de Suisse romande. Elle s’adresse à des jeunes pour lesquel·les les modalités classiques de prise en charge – retour en famille ou placement en institution – ne constituent plus des réponses adaptées.

La spécificité de la Batoude réside dans son positionnement volontairement situé entre le résidentiel et l’ambulatoire. La ou le jeune vit dans un studio ou un appartement, qui devient un véritable support éducatif. Ce cadre de vie favorise une expérimentation concrète de l’autonomie, tout en bénéficiant d’un accompagnement socio-éducatif structurant et parfois très intensif. Il ne s’agit pas d’un simple hébergement, mais d’un espace d’apprentissage de la vie quotidienne, de responsabilisation et de projection dans l’avenir.

L’accompagnement est assuré par un tandem éducatif référent, garantissant continuité, cohérence et qualité du lien. Cette organisation permet un suivi individualisé, modulable selon les besoins, tout en offrant un filet de sécurité permanent, notamment grâce à un système de piquet accessible 24h/24 et 365 jours/an. Cette disponibilité, avec le lien tissé au fil du temps, constitue une force majeure du dispositif, en apportant à la ou au jeune un sentiment de sécurité et de soutien, y compris dans les moments de crise.

La Batoude se distingue également par son approche globale et systémique. Le travail éducatif ne se limite pas à la ou au jeune seul·e : il intègre la famille, les personnes significatives et le réseau de professionnel·les, dans une logique de co-construction et de responsabilisation partagée. Par ailleurs, un accent particulier est mis sur la (ré)insertion socio-professionnelle, afin de soutenir la reprise d’une formation, d’un emploi ou d’un projet réaliste et porteur de sens.

En combinant autonomie réelle, intensité relationnelle et cadre sécurisant, la Batoude constitue aujourd’hui un tremplin essentiel pour des jeunes en grande vulnérabilité, en leur offrant des conditions favorables à une transition progressive et durable vers une vie adulte plus stable et autonome.

*nom féminin pour désigner un tremplin très flexible en usage dans les cirques ou en gymnastique artistique.

Retour en haut